Vieillir en Corée du Sud : Entre la précarité et la révolution « TheNew Grey »

Vieillir en Corée du Sud : Entre la précarité et la révolution « TheNew Grey »

Tout commence par un reel Instagram. 

Quelque part en train de scroller, je tombe sur cette publicité du magazine “The New Grey”. Dessus, des séniors fringuants avec un sens de la mode incontestable, bien loin de l’image généralement véhiculée des personnes âgées en Corée du Sud. 

The new grey – Mannequins

Mais l’objectif de “The new gray” va bien plus loin que remettre à la mode les Ahjos (Ahjussis/Ahjumas – Seniors homme/femme). Sur le site de la marque, le message du CEO est clair : “Permettre à chacun de vivre sa vie de manière précieuse et significative”. 

Une phrase qui n’est pas anodine dans une société où les plus de 50 ans représentent plus de 50% de la population et les plus de 65 ans en représentent 20%, mais qui pourtant valorise la jeunesse et la productivité. 

Note : dans cet article, on considérera comme “seniors” les populations de 60 ans et plus.

Confucius, la vieillesse et la jeunesse coréenne, une relation compliquée

La société coréenne moderne s’est construite sur des bases du confucianisme, encourageant le respect aux ainés. 

“Je voudrais que les vieillards puissent vivre en paix, que tous les amis soient fidèles et que les jeunes gens aiment leurs aînés.”

Confucius – Les Entretiens 

Cette vision idéale se heurte pourtant à une vision moderne peu flatteuse des personnes âgées : celle du « kkondae ». 

Le “Kkondae”, ce sénior détesté 

“Quel âge as-tu ?” C’est la première question qu’on vous pose en Corée pour définir le rapport de hiérarchie et de respect entre deux individus. Le plus jeune doit le respect au plus âgé. Si ce respect est souvent illustré par des surnoms affectifs, nuna, onnie (grande soeur), hyung, oppa (grand frère), sunbae (promotion précédente dans une même école); le mot “kkondae (꼰대) lui, fait référence à une vieille personne rigide, têtue et considérant son âge comme un privilège lui confèrant une autorité de droit sur les personnes plus jeunes*.

Ce type de profil est largement méprisé et crée de nombreuses frustrations, notamment dans le milieu professionnel où le poids de la hiérarchie et de l’âge rend l’atmosphère pesante. Mais également au quotidien, où les personnes âgées sont vues comme difficiles à vivre, têtues et ne respectant pas les règles; ce qui exacerbe la défiance des nouvelles générations à leur égard, avec notamment la mise en place d’espaces interdits aux séniors qui se développe dans les bars, les cafés, etc.*

La pression économique et la mise au placard des aînés 

Si le mépris pour les kkondae se manifeste dans le langage quotidien, c’est la pression économique qui structure l’exclusion des personnes âgées.

Le développement rapide de la Corée du Sud a encouragé le pays à valoriser la jeunesse et la productivité. Dans ce contexte, les séniors qui ne sont plus rentables, sont marginalisés. 

D’après Human Right Watch* les politiques sud-coréennes liées à l’âge sanctionnent les travailleurs plus âgés : départ obligatoire à 60 ans, baisse progressive des salaires avant la retraite, puis réemploi dans des emplois moins stables et moins bien payés. 

Bien loin de la vieillesse paisible espérée par Conficius, c’est une vieillesse de labeur et de précarité que vivent de nombreux séniors. La Corée du Sud a le taux de pauvreté des seniors le plus élevé de toute l’OCDE (38-40%, presque le triple de la moyenne OCDE)

Avec la pression économique de plus en plus grande sur la population, les aînés sont souvent perçus comme un poids par les nouvelles générations dans une Corée du Sud vieillissante. 

Les séniors dans les K-dramas, une image pas si loin de la réalité. 

Si vous êtes amateurs de K-dramas, vous n’avez pas pu passer à côté des stéréotypes véhiculés au sujet des populations seniors : 

  • Pauvres et mal fringués (la fameuse permanente de la ahjuma et les tenues de randonnée) 
  • Riches et bigots 
  • Têtus, vulgaires et alcooliques 
  • Faibles et dépendants 
  • Curieux, bavards et parfois indiscrets 
  • Amateurs de randonnées, très porté sur la cuisine 

Ces représentations ne sont finalement pas si loin de la réalité d’une société qui peine à leur trouver une place. 

Dans le K-drama, la vie parfaite de Mr.Kim, un père de famille, se retrouve à collecter les cartons pour subvenir aux besoins de sa famille. Une réalité vécue par plus des millions de séniors coréens dans une société où les conditions de retraites sont précaires et le retour à l’emploi après 50 est très difficile (baisse des salaires progressive jusqu’a 60 ans, incitation à partir à la retraite etc…)

Navillera : une autre façon d’envisager la vieillesse

Sorti en 2021, le K-drama Navillera, vient cependant challenger les clichés sur la vieillesse en nous proposant une alternative à travers Shim Deok-chul. 

Genre : Comédie dramatique | 12 épisodes | Netflix 

Navillera - Drama (2021) - SensCritique

Synopsis : Shim Deok-Cheol, a toujours eu un rêve secret. Devenir danseur de balai. Mais à 70 ans, ce rêve semble inaccessible, jusqu’au jour où il assiste à un entraînement de Lee Chae-Rok, un jeune danseur doué qui rêve de devenir professionnel, mais dont la carrière est mis en danger par une blessure. Leur destin basculera lorsque Chae-Rok devient son professeur. 

Navillera empreunte les codes des dramas des années 2010, lui donnant un style “vintage” sans doute du au fait que le personnage principal est un araboji (grand-père). 

Ce qui m’a touché dans ce drama c’est l’évolution de la relation entre Chae-rok et Deok-Cheol. D’abord Chae-rok a un certain mépris pour ce vieil homme qui veut devenir danseur, qu’il considère comme un “poids” et dont il trouve l’attitude “old school” désagréable. Pourtant, avec le temps il se rend compte de la sagesse de Deok-Cheol et se laisse attendrir au point que les deux finissent par s’appuyer l’un sur l’autre pour réaliser leurs rêves. 

Une façon romancée de nous montrer que les séniors ne sont pas complètement inutiles à la société. 

L’autre éléments challengé dans le drama est le concept même de la vieillesse, et la manière dont une personne âgée devrait se conduire. Cette dernière doit se faire discrète, ne doit pas faire honte à sa famille et encore moins être un poids, elle doit faire ce qui est attendu d’elle : faire des randonnées, se contenter du peu d’attention que ses enfants lui portent, ne pas faire de vagues et encore moins rêver à quelque chose de plus grand. 

Au début, Deok-cheol se heurte au mépris de son entourage lorsqu’il annonce vouloir prendre des cours de danse classique. Ses enfants lui reprochent de leur faire honte, sa femme lui demande de vivre discrètement “comme les autres vieux” et Chae-rok son futur coach le voit comme un poids et le prend de haut. 

Il persévère malgré tout et avec le temps la situation s’inverse, il devient le “manager” de Chae-rok et veille à sa bonne santé, transforme la honte de sa femme en une fierté et devient un exemple pour ces enfants et ces petits enfants. 

Navillera nous montre qu’il est possible de rêver à 70 ans, mais également qu’une collaboration intergénérationnelle peut être bénéfique. Une vision à contre-courant de la “norme” selon laquelle les personnes âgées devraient vivre en silence. 

The New Gray (더뉴그레이) et la renaissance des séniors, un mouvement nécessaire

Dans ce contexte, le rôle du mouvement “The new gray”, dont je vous parlais en introduction, va bien plus loin que le simple relooking des séniors. 

Il s’agit de les aider à rester visibles, créatifs et indépendants dans une société qui les invisibilise et les met de côté. 

Lors d’une interview*, l’un des membres du groupe de “The New Grey”, le septuagénaire Park Sung-man le dit lui-même à propos de ces nouvelles activités.

“I really feel the adrenaline. I feel alive again,” 

“ Je sens vraiment l’adrénaline. Je me sens vivant à nouveau.”

Une renaissance donc. 

D’ailleurs, même s’ils sont encore discrets, les seniors commencent à s’afficher sur les réseaux sociaux en tant que créateurs de contenu. 

Park Maokrye (Korea grandma) accumule plus d’un million de followers sur Instragram en délivrant des conseils de grand-mère de façon humoristique.

Lim JaeBeum, chanteur de talent, continue à régaler son public et à faire des concerts du haut de ses 63 ans. 

On pourrait encore parler de Kim Young-Ok (88 ans, actrice), affectueusement surnommée la grand-mère de la Corée, dont l’apparition au concert de Monsta X a fait le tour du monde. 

Elle a d’ailleurs ouvert une chaine YouTube dans laquelle elle interview d’autres célébrités tout en partageant son histoire et ces conseils de vie … autour d’un bon repas. 

Bref, les seniors se rebellent et on aime ça. 

Car dans une société majoritairement constituée de personnes de plus de 50 ans, il semble assez paradoxal de leur demander de vivre discrètement. 

D’ailleurs, avez-vous remarqué que les séniors sont de plus en plus présent dans la sphère des fans de Corée du Sud et assume pleinement leur passion ? 

Quant à moi, les plus belles rencontres que j’ai faites en Corée étaient avec des séniors : curieux de mon parcours, impressionnés par mes quelques mots coréens, prêts à m’aider et toujours pleins de compliments quand ils me voyaient manger leur plat avec enthousiasme. 

Alors la visibilité des séniors coréens… Je suis complètement pour ! Et toi ? 

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Sources 

*https://www.hrw.org/report/2025/07/08/punished-for-getting-older/south-koreas-age-based-policies-and-older-workers

*https://www.straitstimes.com/asia/east-asia/no-senior-zone-sparks-controversy-in-south-korea

*https://altselection.ouest-france.fr/punis-a-60-ans-human-rights-watch-denonce-une-coree-du-sud-qui-abandonne-ses-aines/

*https://www.senioractu.com/Seniors-bannis-des-commerces-en-Asie-pourquoi-la-France-redoute-la-contagion_a27014.html

*https://www.sbs.com.au/news/dateline/article/grey-pop-these-senior-influencers-are-changing-views-on-ageing-in-south-korea/3k7t8j3wi

*https://www.espritsciencemetaphysiques.com/la-vieillesse-est-une-bonne-et-agreable-chose.html

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